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  • La bécasse et le corbeau

    C’est le bonheur. Ce soir je vais assister à un concert. Un de mes artistes préférés. Chaque fois qu’il passe en ville, j’accours. J’ai réussi à avoir la dernière place en catégorie 2. J’aurais préféré la catégorie 1 mais pour un concert à guichet fermé avec place numérotée, je ne vais pas me plaindre. J’arrive en avance, m’installe confortablement dans mon fauteuil en bout de rangée, juste avant le strapontin. J’ai eu chaud.

    Les spectateurs arrivent doucement mais surement et la salle se remplit. Les citoyens calmes et bien élevés sont de sortis. Trentenaires, quarantenaires, cinquantenaires, cravates, tailleurs, sacs à main, smartphones accompagnent leurs sourires polis et leur manières de gens bien élevés. Les ados déchainés et les groupies semblent être regroupés en catégorie 1, loin de mes oreilles. Parfait. Un couple s’installe à ma droite. La femme s’assoie à côté de moi. Tous les deux ont la quarantaine bien entamée et discutent à voix basses : je les apprécie déjà. Le strapontin de gauche vient de trouver un acquéreur. Sa femme s’assoit sur le strapontin devant lui. Dommage, ils sont séparés, ça va être tendu pour les câlins pendant la fameuse chanson romantique. C’est trop bête. Réalisant que je suis venue seule, il me lance un regard appuyé qui signifie clairement : « tu ‘veux pas être super mignonne et changer d’place avec ma femme pour qu'on soit l'un à côté de l'autre ? ». Je lui sors mon plus beau sourire qui veut dire : « ch'suis une bécasse pas un pigeon, j’bougerai pas d’là mon pote ! ». Je m’aperçois alors que mes voisins de droite ont échangé leur place. Je comprends que Monsieur, droit comme un piquet, le visage fermé, les bras croisés et le sourire inversé, a été trainé de force par Madame. J’ai désormais un ours qui fait la gueule à côté de moi. Ambiance !

    20h10 : le concert commence. Pas de première partie, ni intro mystique ni fioriture, le chanteur s’avance et salue. Mon voisin de gauche se met à applaudir frénétiquement et mes tympans vrillent. Il sait faire du bruit le bougre. La musique commence, la salle s’enflamme et mon voisin reprend son tabassage de mimines comme un sauvage. Mais que se passe-t-il ? J'ai l'impression d'être à 10000 mètres d’altitude : l’appel d’air dans mon oreille va faire exploser mon tympan ! Pas possible de m’écarter, je risquerais de réveiller l’ours figé à côté. Je prends mon mal en patience et profite des quelques moments d’accalmie pour écouter la musique : à force de se frapper les mains comme un forcené, ça finit par piquer et il doit s’arrêter de temps en temps pour laisser le sang circuler et faire quelques exercices de relaxations pour retrouver des sensations au bout des doigts. J’hallucine.

    Pendant ce temps, l'homme et la femme assis devant l’ours et sa chère moitié se tortillent sur leur siège. Ils se retournent de temps en temps et lancent des regards noirs au couple assis à coté de moi. Au temps pour moi, les regards sont pour la dame. L’ours se penche régulièrement vers sa femme. J’y fais à peine attention jusqu’au moment fatal où, pendant une pause de l’excité de gauche, alors que je suis hypnotisée par ce qui se passe sur scène, je l’entends. Ce son agressif, que j’ai d’abord pris pour un long cri d’agonie d’un corbeau qu’on égorge. Il  s’élève, s’amplifie et finit par masquer la mélodie du bonheur qui me berçait la seconde d’avant. Les coups de coude et les supplications de son mari n’y peuvent plus rien : la femme qui a failli passer le concert à quelques centimètres de mon oreille droite s’époumone : sa voix de crécelle couvre la musique. Elle est seule dans son délire et oublie que des gens peuvent l’entendre. La pause est finie et mon voisin de gauche a repris du poil de la bête grâce à une chanson très entrainante. La crécelle se laisse aller à des vocalises improbables. Mon tympan gauche explose, mon tympan droit demande grâce et se met à envier mon tympan gauche. Qu’on m’apporte une hache : j’ai une main à trancher et un corbeau à achever. Soudain, une idée folle me traverse l’esprit : je vais m’échapper de cet enfer en me ruant sur le videur qui garde l’entrée de la catégorie 1. Au mieux, je passe chez les groupies hystériques qui semblent se délecter du concert, au pire, je finis assommer et la torture sera terminée. La folie me guette…

    becasse_corbeau_TheScream.jpgAprès 1h50 de spectacle, je sors de la salle complètement hébétée, suivant automatiquement la foule. Mes oreilles me font savoir qu’elles n’apprécient pas le traitement qu’elles viennent de subir. Acouphènes et sifflements ne me quitteront pas de la nuit.

    Moralités :

    -          Toujours parquer les bécasses avec les dindes, jamais avec les corbeaux.

    -          Toujours se méfier des gens propres sur eux qui ont l’air bien élevé : ce sont des timbrés déguisés en gens fréquentables. Avec les agités, au moins, on sait à quoi s’attendre A bon entendeur...