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  • Cuicui : droit de réponse par Octave Olon

    1882 : Darwin quittait paisiblement un monde qu’il avait, après Copernic et quelques années avant Freud, révolutionné en profondeur. Selon la formule consacrée, rien ne serait plus comme avant, notamment pour ce cher sapiens (sapiens) qui croyait depuis plusieurs millénaires être directement issu du doigt du grand créateur divin, ainsi que l’a magistralement représenté Michel-Ange, comme d’autres prétentieux pensent sortir de la cuisse de Jupiter. 130 ans et quelques guerres mondiales plus tard, rien n’a vraiment changé ici-bas.

     

    Ah, si, un détail d’ordre anthropologique, qui n’intéressera toutefois que les scientifiques qui se pencheront, dans quelques années, sur ce curieux XXIè siècle et ses étranges locataires bipèdes. En se vautrant avec allégresse dans la fange 2.0 créée de toute pièce par le puissant syndicat des médiacrates, dans un souci non dissimulé d’avilissement et asservissement de la race humaine, ce bon vieux sapiens, qui avait pourtant quelques millénaires au compteur et pouvait raisonnablement envisager l’avenir avec une certaine mollesse, a en effet muté en quelques années en une toute nouvelle espèce, sous l’œil médusé et effaré des ethnologues. Après quelques hésitations, face à l’ampleur inattendue du changement observé, force leur a été de reconnaître que l’abandon effectif de tout esprit critique, de tout désir de connaissance, d’exigence et de progrès intellectuel, le rétrécissement d’aspirations spirituelles élevées, a de facto rendu caduque sa dénomination même de sapiens, signant ainsi l’entrée dans une nouvelle ère de l’humanité marquée par un retour arrière inédit dans la chaîne de l’évolution.

     

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     Le résultat de cette mutation dégénérée et imprévue a été baptisée « touïtuss » par la communauté scientifique, en hommage au petit village kirghiz où un touriste américain en short vert fluo et à bandana a été aperçu en train d’accomplir, pour la première fois, ce geste historique et fondateur consistant à faire cuicui avec son téléphone, pour partager avec d’autres les joies modernes d’un occidental avachi par les siècles et écrasé par l’ennui d’une vie sans saveur. Ces mots sont restés aussi célèbres que ceux prononcés sur la Lune quelque 40 ans plus tôt : « la loose m pas un mcdo lol. Ennui total #vacancesdemerde #kfc ». Ce village est désormais devenu le lieu de pèlerinage incontournable des pauvres âmes facebookisées, nouveau Bodhgaya des parasites sociaux en quête d’existence numérique meilleure, une sorte de sous-Woodstock sans Jimmy Hendricks, mais toujours avec de la boue jusqu’au mollets. Parallèlement, perdant ainsi ses glorieuses origines géographiques, Homo « Touïtuss » est devenu rapidement «twittus» par un processus d’anglicisation assez répandu sous nos latitudes.

     

    Cette nouvelle variété d’hominidé présente quelques caractéristiques propres, qui le rendent radicalement différent de ses prédécesseurs, et par là même aisément identifiable. Le plus frappant est sans conteste la réduction drastique et brutale de ses capacités d’élocution ; de même que les Shadocks ne connaissent que quatre mots-syllabes, «twittus» ne peut pousser son effort d’expression au-delà de 140 signes, avec de graves conséquences pour l’intelligibilité de ces individus dans un monde extérieur encore (pour combien de temps ?) sensible au charme de la littérature. Outre cette concision subie et de fait parfaitement involontaire, leur mode de communication se simplifie à l’extrême : l’appauvrissement constaté du champ lexical se traduit par une invasion d’abréviations en tout genre et de sigles émotionnels, qui sont le marqueur traditionnel des sociétés primitives ou faiblement civilisées dans lesquelles les sentiments et l’impulsivité de l’âge infantile priment la raison adulte. La langue étant depuis l’origine de l’humanité le vecteur de la pensée, la lobotomisation de leur intellect constitue à terme le pendant inévitable de ces modes d’expression rudimentaires.

     

    Notons également l’occurrence insistante et quasi-obsessionnelle du symbole #, sorte de lien social assez primaire, relevant du mode de vie grégaire, qui leur permet de se renifler le derrière, se reconnaître comme membre de la même tribu, et voyager en troupeau (« follower » dans leur jargon). Ce troupeau, globalement pacifiste et herbivore, tels les beatniks enfumés et ahuris rencontrés errant sur le plateau du Larzac dans les années 70, peut à l’occasion se transformer en meute hurlante et impitoyable, abreuvant d’injures et de haine recuite les parasites d’autres groupes qui n’ont pas la même odeur. L’identité est en effet un puissant marqueur de «twittus» ; il accepte d’autant moins l’altérité et la contradiction que ses moyens d’expression sont très sommaires, comme nous l’avons indiqué précédemment. Il aime ou il déteste, mais il n’argumente pas, ne raisonne pas, n’explique pas, ne confronte pas ; il vit en mode tribal. Par son anonymat public qui le protège du contact extérieur, il n’a pas de surmoi, ne se connaît ni responsabilité individuelle ni limite. Cette ablation de la conscience est l’une des causes principales de la régression de «twittus» au stade infantile du développement humain. Dès lors, il n’y a pas à s’étonner à le voir prendre un plaisir béat et toujours renouvelé à casser des fruits avec son doigt des heures durant sur son téléphone, dans le métro, en lisant, en parlant, en marchant, en se brossant les dents. Pour apprécier réellement l’ampleur de cette mutation anthropologique, il faut avoir vu au moins une fois ce sentiment très étrange de plénitude et d’extase illuminer le visage poupin de «twittus» lorsque celui-ci tripote son doudou numérique, plein de reconnaissance et de gratitude pour saint-Apple ; la perte de sa prothèse numérique génère corrélativement une anxiété et un vide existentiel inconsolables.

     

    À ce stade, les expériences cliniques ont permis de mieux cerner et comprendre cette nouvelle race de parasites qui infestent notre monde à la vitesse médiatique d’une épidémie de grippe A, et se propagent dans toutes les couches de la société : individus, entreprises, ministères, associations… Car qui, voulant exister dans le monde virtuel de demain, se risquerait à ne pas avoir de compte cuicui ? La révolution de «twittus» est en marche, « followers » de tous pays, unissez-vous, pour des lendemains qui gazouillent ! Les ethnologues essaient déjà d’anticiper et prévoir, sur la base de ces derniers développements, la prochaine évolution de l’espèce. Tout porte à croire pour le moment que cette tendance dégénérescente devrait se poursuivre à court terme, et que «twittus» sera ringardisé d’ici peu par « (Australopithecus) twittus twittus», celui qui gazouille qu’il gazouille. Le retour au stade animal sera alors achevé, il ne nous restera plus qu’à réintégrer les arbres pour faire cuicui avec les oiseaux (les vrais).

     

    Source illustration : ecoloinfo.com

  • Cuicui

    Il existe un monde rempli d’informations auxquelles vous adoreriez avoir accès. Une mine d’or qui renferme des renseignements sur des sujets qui vous tiennent à cœur… Mais hélas, ce monde est parasité par un océan d’idioties, recouvert par une épaisse couche de stupidité, le tout noyé sous une quantité infinie et toujours croissante de bêtise cacophonique. Dans ce monde infesté d' égos hypertrophiés d'ânes bâtés, où celui qui crie le plus vite est le plus entendu, et où la réaction est préférée à la réflexion, il n’existe nulle place pour prendre le temps. Le temps nécessaire pour intégrer, réfléchir, douter, vérifier, murir et finalement se faire une opinion. Nulle place pour disserter, expliquer, ou encore développer. Un monde de possibilités illimitées au format étriqué de 140 signes qui transforme cette terre sans frontière en boite de nuit surpeuplée de gros lourds demeurés atteints d’incontinence verbale.  Bienvenu sur Twitter.

    Faut-il pour autant renoncer à utiliser ce réseau sous prétexte que la grande majorité des utilisateurs sont des incultes analphabètes, dont les tweets inutiles encombrent l’espace? Doit-on rejeter cet outil sous prétexte que ceux qui l’utilisent ne savent pas s’en servir intelligemment ? De la même façon on pourrait se demander si l'on doit arrêter d’utiliser sa boite mail parce qu’on reçoit des spams, de regarder la télévision parce qu’elle diffuse de la téléréalité, ou de sortir de chez soi parce que « l’enfer, c’est les autres »…

     

    Aux réfractaires à Twitter, je ne dirais qu’une seule chose : votre jugement est fondé, vous critiques justifiées et votre rejet compréhensif. Cela dit, si on devait renoncer à tout ce qui est mal utilisé par les abrutis, on ne se déplacerait qu’à pied, on couperait nos aliments avec des petites cuillères, on ferait nos courses sans caddie… et j’en passe ! Renoncer à explorer ce monde de possibilités ne fait que vous pénaliser. Un peu de pratique vous permettra d’échapper aux nuisibles et de profiter pleinement des connaissances mis à votre disposition. Certes, ce qu’on ignore ne nous manque pas, mais faut-il pour autant rester ignorant ?

    Source illustration : Dreamstime.com