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Chroniques de la bécasse

  • Rupture

    rupture_keep.jpgJe suis la prudence même. Risquophobe comme disent les assureurs. Alors pour éviter toute déconvenue, j’ai annulé mon week-end à Francfort la semaine dernière, car la circulation n’est déjà pas très fiable en temps normal, alors avec les inondations et la grève des transports, j’ai décidé de ne pas tenter le diable. Je me voyais déjà passant la nuit coincée dans le train ou larguée en pleine campagne allemande sans mon oreiller.

    Et revoilà le week-end. J’ai décidé de faire une petite sortie tranquille, dans Paris, en prenant une ligne de transport automatique (la ligne métro 1) pour éviter les joyeusetés de la grève. Et puis je ne risque rien côté intempéries : les eaux se sont retirées. Précautions maximales, me dis-je, précautions optimales ! Depuis le temps, je devrais savoir qu’un plan ne se déroule jamais sans accro. Surtout les miens.

    A l’allée, j’ai pu apprécier la promiscuité avec mes compagnons de voyage grâce à un trafic ralenti pour cause d’un problème d’aiguillage. Le gentil non-gréviste de l’autre côté de l’écran s’est mélangé les manettes. « Nous vous prions de nous excuser pour la gna gna gna ! ».

    Au retour, j’ai senti le boulet passer tout près : « le trafic est interrompu entre Charles De Gaule et Concorde à cause d’un colis suspect ». Mince, Paris est tellement agréable en ce moment qu’on en oublie les risques d’attentat ! Heureusement, j’étais dans le dernier métro avant l’interruption de la circulation. Lors de l’annonce de l‘incident, j’ai fait la danse de la victoire dans le wagon, au milieu des supporters suédois tout classieux avec leurs uniformes jaune poussin. Je crois que j’ai fait remonter la réputation des parisiens (parisiennes ?) de « totalement irresponsables » à « totalement cinglés ». C’est une bonne chose, ils seront plus indulgents.

    J’ai fini par monter dans le métro 11, ni surpeuplé, ni enfumé (pour info, les pneus/câbles/planchers crament souvent et ça pique les bronches et les yeux). Persuadée que j’étais désormais à l’abris de tout accident de parcours, j’ai pu apprécier à sa juste valeur le joyeux et vigoureux ballottement de la rame, signe de son bon fonctionnement. Mais arrivée à Télégraphe, j’ai découvert avec horreur que j’allais devoir me farcir à pattes le million de marches qui me séparaient de la surface, 128 mètres plus haut. Les escalateurs sont tous les deux en panne (statistiquement peu probable qu’ils disent). Un bonheur n’arrivant jamais seul, une gentille vieille dame avec une béquille et trois gros sacs est apparue sournoisement à côté de moi en bas des marches. Je vous rassure tout de suite, c’est bibi qui a monté les sacs. Avec son grand âge, son œil humide et son sourire triste, elle ne m’a laissé aucune chance. L’escroc.

    Arrivée à l’air libre, j’ai largué les sacs de parpaing et la béquille, et j’ai fini le trajet en hyperventilation. J’ai retrouvé mon souffle juste à temps pour passer en apnée. J’ai senti que j’étais arrivée avant de voir la ligne d’arrivée : les éboueurs ne sont pas passés depuis cinq jours et les déchets de trois immeubles ont pris leurs quartiers devant la seule et unique fenêtre de mon appartement.

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    Paris, je ne regrette pas nos onze années passées ensemble ; tu es grande, belle, intéressante, cultivée, tu fais rêver et tu sais te montrer charmante. Mais depuis quelque temps, rien ne va plus entre nous. Tu te laisses aller, tu es sale, tu me tapes sur les nerfs, tu ne fais plus d’effort, et pardon d’être aussi directe, mais depuis une semaine, tu pues.

    Tout est fini entre nous : je te quitte.

     

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  • La porte au nez

    Aujourd’hui, j’ai perdu mes privilèges. J’ai été expulsée, rétrogradée, rejetée. Je ne compte plus parmi les favorisés.

    - « Désolé Madame, vous ne pouvez pas entrer, votre carte a expiré. »

    - « Et comment puis-je la renouveler ? »

    - « Vous ne pouvez pas, c’est automatique. Si vous n’avez pas reçu de nouvelle carte c’est que vous ne remplissez plus les critères. »

    Et vlan, dehors la gueuse !

    Adieu file d’attente raccourcie, hôtesse souriante et journaux gratuits.  Finis les fauteuils douillets, le salon chauffé et les toilettes propres. Bonjour nuisances, promiscuité et couloirs glacés, touristes exaltés, gamins agités et pigeons affamés. Dorénavant, je serai condamnée à errer comme une âme en peine au milieu des courants d’air et des papiers gras, à la recherche d’un modeste banc où poser mon séant.

    Désormais je n'ai plus accès au salon grand voyageur de la gare.

    C'est trop injuste.

  • La bécasse fait sa rentrée

    becasse_fait_sa_rentree.jpgEnfin un week-end de libre. Si on met de côté la corvée de ménage qui m’attend depuis un mois, il y a une chose que je veux absolument faire ce samedi : profiter du beau temps pour enfourcher ma trottinette et filer vers ma librairie préférée en plein Paris. Le ménage attendra demain.

    Il est 14h, le soleil brille, j’enfile le sac-à-dos et je chausse mes lunettes de soleil ; je sors la trottinette, et roule ma poule : je m’élance en direction de la terre promise. La population a repris le travail lundi dernier donc je devrais être tranquille dans les magasins.

    C’est en arrivant devant la librairie que je réalise l’étendue de mon erreur. Il n’est pas facile de vivre en marge du rythme scolaire car des informations essentielles me passent bien au dessus de la tête. Comme par exemple, l’achat des livres scolaires le premier week-end qui suit la reprise. Tout Paris a décidé de venir chercher ses livres aujourd’hui, de la 6ème à la terminale, les enfants, les parents, les grands-parents font la queue, liste à la main. Des cordons ont été installés pour éviter les débordements et contenir la foule dans les rayons concernés. Les plus avertis ont apporté la poussette-4x4 avec par-buffle renforcé pour se frayer un passage au bulldozer. Et puis il y a les boulets, qui débarquent pour faire leurs emplettes en mode touriste. Avec leur jogging et leur trottinette. Six kilos et 90cm de métal à bringuebaler dans un magasin bondé, en prenant soin de ne pas heurter, éborgner, ou bousculer la ménagère de moins de cinquante ans et sa progéniture hyperactive. Exercice qui allie à la fois souplesse, reflexes, rapidité, et surtout, des bras bien entrainés. Parce qu’au bout d’une demi-heure, la trottinette commence à peser. Au bout d’une heure, on se met à la poser n’importe où, et au bout de deux heures, on cherche une fenêtre ouverte pour la balancer.

    Un peu perdue au milieu de la foule, je demande à un gentil vendeur de m'aider à trouver mon Graal. Il m’oriente vers le rayon des manuels scolaires. Il me  semble que ce n’était pas le bon rayon, mais l’espace d’une seconde je pense que ce professionnel peut connaître son métier. Je prends mon courage à deux mains et je me lance dans la mêlée. J'ai adoré ce moment de promiscuité, entourée de collégiens agités, de parents devenus sourds à force de trop crier, et de vigiles corruptibles maitrisant à la perfection l’art du levé de cordon pour faire passer les resquilleurs. Jouant les équilibristes, je prends moult précautions pour ne cogner personne. Malheureusement d'autres n'ont pas cette courtoisie : les porteurs de sac-à-dos me boxent allègrement en pivotant comme des girouettes déboussolées. Après deux tours de manège (parce que je comprends vite mais il faut m’expliquer longtemps que je ne suis pas dans le bon rayon), je finis par m’extirper de cet enfer. Trottinette sous le bras et sueur au front, je suis fin prête à écumer les cinq étages restant pour trouver mon bonheur.

    Et je me fais plaisir. La trottinette visite tous les recoins de la librairie. A grand coup de « excusez-moi Madame », « ne bouger pas je vais la déplacer », « oups pardon Monsieur», je réussis à trouver, à feuilleter, à sous-peser et finalement à acheter les  ouvrages tant recherchés. Et je prends mon temps. Parce qu’entre les retraités qui prennent un malin plaisir à remplir les files d’attente des supermarchés le samedi après-midi, et les touristes indélicats qui annexent l’espace vitale des travailleurs parisiens dans les transports en communs à l'heure de pointe, j’ai bien le droit, une fois de temps en temps, de rendre la pareille à mes semblables.

    Et je ne m’en prive pas. Pendant plus de trois heures, j'écume tous les rayons de la librairie. Les clients sont ravis de me croiser. Pendant qu'ils me font les gros yeux, je leur fais un joli sourire.

    Ma fringale livresque assouvie, c'est toute contente de mes achats et cheveux au vent que je regagne mes pénates sur mon deux-roues. Une seule pensée me trotte alors dans la tête : vivement la  rentrée prochaine que je remette ça...

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  • Le Lâcher de bécasse

    Quoi de plus vivifiant qu'une balade au grand air pour terminer en beauté un weekend à la campagne. Il me reste quelques heures à tuer avant de prendre le train qui me ramènera à Paris. La journée est belle, le thermomètre  atteint les 20°C (oh miracle) et le soleil semble vouloir nous honorer de sa présence encore quelques heures.
    J'enfile mes jolies chaussures et je file découvrir les alentours. Le charmant village de Patelin-sur-Gourde offre un si beau panorama ! Je décide de me mettre en route, sans itinéraire précis ni smartphone, car  bien évidemment,  je souhaite profiter de ce moment de communion avec la nature sans être parasitée par mes mauvaises habitudes de citadines ultra-stressée. Totale improvisation pour une petite balade de trente minutes.
    Je choisis une route au hasard, persuadée qu’au prochain croisement je pourrais prendre une route sur ma gauche pour ensuite revenir gentiment vers mon point d'origine.

     Après vingt minutes de marche, il devient évident que cela ne sera pas aussi simple. Je passe devant une maison, où Kiki, le rottweiler mal nourri de la centenaire du coin, se jette violemment sur le vieux portail vermoulu prêt à céder. Au doux son de ses aboiements et à travers son regard assassin, je perçois sa furieuse envie de me becter les mollets. Je déguerpis en jurant de ne pas repasser par là pour rentrer. C'est alors qu'un chemin providentiel faisant mine d’aller dans la bonne direction, apparaît sur ma gauche. Chouette, un raccourci ! 

    Enfin presque. Contente de ma trouvaille, je m'engage, persuadée que la route qui me ramènera chez moi se cache peu après le bois qui se profile à quelques dizaines de mètres. Il commence à faire chaud, alors je me hâte un peu pour rentrer plus vite.
    Hélas, je marche, je marche, et au bout d’un temps bien trop long, je réalise que je suis définitivement perdue au milieu des bois. J'arrive à un carrefour à huit embranchements et sans aucun de panneau  de signalisation. Je décide de faire confiance à mon fabuleux sens de l'orientation, et me dirige vers ce qui me paraît être la bonne direction pour rentrer.


    Enfin presque. Je marche encore pendant de longues minutes pour me retrouver devant un dilemme :
    - refaire le chemin en sens inverse pour rentrer (en passant nourrir Kiki) et rater mon train,
    - continuer à avancer en marchant sur les ronces au bord du chemin boueux, avec le risque de me prendre les pieds dedans et de finir étalée dans la boue,
    - continuer à avancer en marchant dans la boue avec le risque de glisser et de finir étalée dedans.


    Kiki ne m'aura pas : je choisis tour à tour les ronces et la boue. Rapidement, mon questionnement du matin sur la possibilité de porter mon pantalon un jour de plus disparaît. La boue qui s'accumule un peu partout de mes pieds à mes genoux ne laisse plus de doute possible.
    Après moult sauts de cabris aussi gracieux qu'efficaces,  je parviens enfin à la portion de sentier praticable : une lueur apparaît au bout du chemin ! La forêt se termine ! La route est là !

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    Enfin presque. Mon fabuleux sens de l'orientation m'a conduite au bord d'un énorme champ, heureusement déjà moissonné. La route est de l'autre côté, à trois cents mètres. Je dois d'abord passer un fossé plein de ronces, puis traverser le champ et la propriété de l'agriculteur (est-ce un portail fermé que j'aperçois au loin ??!!!).
    Je passe le fossé sans dommage (suis trop fière), et je cours aussi vite que je peux pour traverser le champ en priant pour que le propriétaire des lieux soit trop absorbé par Michel Drucker pour me voir allègrement piétiner le fruit de son labeur. Faites qu'il n'affectionne pas les pétoires aux plombs.  Ou pire, au gros sel.
    Dégoulinante de sueur et de boue, je parviens enfin à la départementale. Sauvée !


    Enfin presque. Oui, je suis bien sur la départementale, et oui, elle va me ramener chez moi. Cependant, je manque de tourner de l'œil en voyant le panneau devant moi : "Vous quittez Châtillon-sur-Gourde, à bientôt". Je ne suis pas dans le bon village ! Par chance, je tombe sur le seul bipède qui semble habiter cette terre inhospitalière. Il me regarde avec des yeux ronds comme des soucoupes et un sourire en coin. Mes chaussures semblent le fasciner, à croire qu'il n'a jamais vu de chaussures de ville couvertes de boue... Bref, il m'indique le chemin en me précisant que je suis à cinq kilomètres de mon objectif. 
    Vissée au bitume pour ne pas être tentée par un raccourci diabolique, je termine ma revigorante balade en ne croisant pas âme qui vive. Kiki a dû nettoyer la région. Cinq kilomètres au pas de charge à méditer sur les bienfaits de la campagne inhabitée un dimanche après-midi au mois d’août font naître en moi une motivation toute nouvelle malgré la soif et la fatigue : en courant un peu et en transpirant beaucoup, je peux encore avoir mon train.


    Et c'est toute ragaillardie par cette aventure champêtre, les joues bien rouge, les chaussures toutes crottées et le polo fleurant bon l’effort en plein air que je suis montée dans le train pour rentrer à la capitale : rien ne vaut une sortie en pleine nature pour apprécier à sa juste valeur les charmes d’une ville bétonnée et surpeuplée. 

     

     

     

     

    Source photo: http://mamiseaupoint.overblog.com/-paysage-champ-d-%C3%A9t%C3%A9